Léo-Paul Robert (1851-1923) est un peintre suisse, entomologiste amateur, qui a réalisé de nombreuses aquarelles de chenilles à la fin de sa vie. Soixante-quatre dentre elles ont été reprises dans un livre paru en 1931 aux éditions Delachaux et Niestlé, Les chenilles de Léo-Paul Robert.
Ce livre comporte également un texte de Paul-A. Robert, le fils du peintre, complétant les aquarelles et donnant des informations pour chaque espèce représentée.
Le texte qui suit est un discours prononcé le 11 janvier 1921, au musée des Beaux-Arts de Berne, où Léo-Paul Robert exposait 300 aquarelles représentant des chenilles. Ce texte a été repris comme préface du livre, ce qui paraîtrait inimaginable aujourdhui.
Je dois être né sous une bonne étoile, car, bambin, je portais déjà un intérêt passionné aux choses de la nature. À 10 ans, je commençais une collection de papillons avec mon frère aîné, me chargeant moi-même de la récolte et de lélevage des chenilles. Quelques années plus tard, les oiseaux prenaient la place des insectes. En deux grands albums que mon père mavait autorisé à commander chez un relieur, jesquissais et peignais mes premières aquarelles dans les moments qui nétaient pas consacrés à létude de lacadémie et du paysage. À Munich, à Florence, à Paris où jallai après cela faire mon éducation artistique, mes préoccupations me portèrent vers la solution dautres problèmes. Le corps humain, les lois de la composition, les leçons à recevoir des grands maîtres absorbèrent toute mon attention jusquau jour où léditeur Daniel Lebet vint me proposer, à la suite de la promulgation de lois nouvelles en faveur de la protection des oiseaux utiles, la composition de planches destinées aux écoles. Cette invitation réveillait en moi des amours denfance qui ne demandaient quà brûler de nouveau.
Je me mis à luvre avec enthousiasme. Une volière édifiée au plus vite, des modèles envoyés de St-Gall et de Turin me mirent bientôt en état de fournir les images désirées à mon éditeur. Durant quatre étés, je passai auprès de cette volière des journées délicieuses.
Tôt après se succédèrent les commandes du musée de Neuchâtel, du musée historique de Berne, du Tribunal fédéral à Lausanne. La petite flamme du premier âge nétait point pour tout cela éteinte. Elle se ralluma à nouveau lorsque, pour fournir un intérêt à mes fils aînés parvenus à lâge dadolescence, je leur conseillai létude de lentomologie. En fort peu de temps, une première douzaine de cartons, puis une seconde, puis une troisième furent remplis de papillons, de coléoptères et dhyménoptères. Lémulation avait accompli des prodiges. Malheureusement lheure du départ pour létranger ne tarda pas à sonner pour mes fils. Ils me laissèrent seul. Mais le désir était devenu chez moi plus impérieux que jamais de compléter luvre commencée. Du reste javais découvert dans mes recherches entomologiques, un excellent délassement pendant la période du plus grand effort cérébral.
Cest en mai 1903, alors que mes toiles du Tribunal fédéral allaient être ébauchées que pour la première fois, jeus lidée dexaminer une chenille à la loupe. Je poussai un cri dadmiration. Le grossissement de la loupe mavait révélé des beautés insoupçonnées. Reproduire ce que javais vu, mapparut comme un devoir. Ainsi souvrait devant moi une voie nouvelle, dans laquelle je mengageai sans savoir où elle me conduirait. À la première aquarelle vint sen ajouter une seconde, et lappétit stimulé par de nouveaux essais ma porté en ces dix-sept années, à la jolie somme de 500 planches. Je les peignis dabord à la dérobée, afin de ne rien distraire des heures consacrées à la grande peinture. Dailleurs mes chenilles se silhouettaient au début sur un fond absolument blanc.
Ce parti pris trop simple me devint odieux autant que celui, beaucoup trop en usage dans nos musées, de placer les merveilles du Créateur, comme de vulgaires échantillons, sur des fonds blancs sans vie et sans beauté. Mais comment parer à cet inconvénient ? Ne pas agrandir la chenille, cétait renoncer précisément à ce que je voulais démontrer et agrandir son environnement à la même échelle, cétait rendre les plantes méconnaissables et même les dénaturer. Finalement, je me décidai pour une convention qui moffrait le double avantage de pouvoir présenter la bestiole agrandie jusquà sept ou huit fois, tout en laissant son entourage dans sa grandeur naturelle. Après quelques tâtonnements, cest à cette solution que je marrêtai.
Mais voilà ! les chenilles avaient pris une grande avance et leur fournir à toutes lambiance convenable était un travail énorme. Lentreprise méritait-elle autant de mois de labeur ? Était-il permis à un artiste qui a fixé sur la toile des visions de lordre le plus élevé, de sabaisser jusquà peindre des êtres aussi humbles et aussi généralement méprisés ? Nétait-ce pas une déchéance et même un risque de scandale pour mon prochain ? En chrétien consacré, comme serviteur obéissant du Dieu vivant, pouvais-je en bonne conscience me livrer à cette agréable occupation ? Les années si précieuses de ma vieillesse ne seraient-elles pas perdues ?
Tantôt retenu par ces craintes, tantôt poussé en sens contraire, je me trouvais en grande perplexité. Fréquemment je suppliai le Seigneur de me manifester sa volonté sans pouvoir arriver à une certitude absolue. Enfin la réponse arriva et la voici dans toute sa clarté :
« Mon enfant ! Rassure-toi. En 1885, je tai appelé à fixer sur les murs du musée de Neuchâtel la vision que je taccordai pour cela de lavènement du Christ. Tu mas obéi ; cest bien. Mais les hommes ne croient plus à cet avènement et très malheureusement pour eux, ils ne sy préparent pas.
« En 1899, cest sur la façade du musée historique de Berne que je tai dit de représenter les âges de lHumanité sous la forme de grandes figures projetées sur lécran dun ciel obscur. LHistoire les contemple et la Poésie en célèbre les hauts faits. Mais sous elles, lhorizon est embrasé des rougeurs des incendies quallument les générations nouvelles. Tu mas obéi ; cest bien. Mais les hommes persistent dans leurs égarements.
« En 1906, tu as, sur mon ordre, fait apparaître sur les parois de lescalier du Tribunal fédéral, à Lausanne, une grande Justice qui ne sinspire que du verbe divin et qui, seule, peut enseigner léquité aux juges. Cest elle, elle seule également, qui amène la Paix sur la terre. Tu mas obéi ; cest bien. Mais les hommes consultent une justice différente et réclament une paix qui donne libre carrière à toutes leurs passions.
« En 1914, je tai dit : envoie à lExposition nationale cette « Humanité blessée » qui ta coûté tant de souffrance. Donne-la-leur avec ce cercle de démons qui en veulent à sa vie et avec cette vision de la Croix qui demeure sa seule planche de salut. Tu mas obéi ; cest bien. Mais les hommes crachent leurs insultes contre cette Croix. Ces démons leur inspirent moins de dégoût et moins deffroi que ce Crucifié. Ils sont dailleurs devenus si prodigieusement savants quils en ont oublié le b, a, ba ; ils ont oublié que le commencement de la sagesse, cest la crainte de lÉternel.
« Peins-leur des chenilles ! En voyant ma gloire resplendir si merveilleusement sur ces vers quils écrasent de leurs pieds avec dédain, peut-être se raviseront-ils et consentiront-ils à vouloir comprendre et à vouloir croire. Mais si, ayant des yeux, ils ne voient point ; si ayant des oreilles, ils nentendent point ; si ayant un cur, ils ne louvrent pas à ce qui seul est éternel, alors ils seront inexcusables, parce que ayant vu la perfection de Dieu dans ses uvres, ils ne lauront pas glorifié ! »
Cest pourquoi je peins des chenilles avec une bonne conscience.